Une moustiquaire installée dans la cour, une lampe torche fixée sur la tête et des nuits entières consacrées à l’écriture. C’est dans ces conditions difficiles que le professeur Mory Camara Djonmassinilon, auteur de plus de 240 ouvrages selon le dernier bilan communiqué à notre rédaction, affirme avoir traduit en N’Ko le célèbre recueil de hadiths Sahih Al-Boukhari. Dans une causerie avec Silabosoona Média, l’écrivain est revenu sur les sacrifices qui ont marqué cette œuvre, achevée le 26 août 2016.

Dix ans après cet accomplissement, un détail historique donne une autre dimension à son travail. Selon la Bibliothèque du Congrès des États-Unis, le Sahih Al-Boukhari original, compilé en arabe, a été achevé vers 846. C’est donc quelque 1 170 ans plus tard que Djonmassinilon en a terminé la traduction en N’Ko, au prix de 110 stylos utilisés, selon son témoignage.

« Le stylo qui nous a permis d’écrire le Sahih Al-Boukhari en N’Ko est au nombre de 110. », confie-t-il.

Tout commence en 2006, à Djankana, où il étudie le célèbre recueil des traditions du prophète Mohammed. Dix ans plus tard, il en achève la traduction en N’Ko à Kaye.

« J’ai étudié le Sahih Al-Boukhari en 2006 à Djankana. Puis, 10 ans plus tard, je l’ai traduit en N’Ko en 2016 à Kaye », explique le professeur.

Pourquoi avoir entrepris un travail aussi exigeant ? Sa réponse tient d’abord à son attachement à la religion et à la transmission du savoir.

« L’amour des hadiths », répond-il, évoquant également le manque de grands recueils de traditions prophétiques en N’Ko.

Il révèle aussi une motivation profondément personnelle : « J’ai hérité ce livre de mon père pour l’étudier. »

Le professeur précise toutefois que son travail n’a pas été le premier à paraître. Selon lui, la traduction réalisée par des disciples de Karamo Baba avait déjà été publiée avant la sienne.

206 rakats avant l’achèvement de l’œuvre

Au-delà de l’effort intellectuel, Djonmassinilon raconte avoir accompagné sa traduction d'une démarche spirituelle particulière. Selon son témoignage, son ouvrage compte 103 chapitres, au début de chacun desquels il accomplissait deux unités de prière.

« L’auteur avait accompli une prière de 2 rakats au début de chaque hadith. Je n’ai pas pu faire la même chose. Mais j’ai accompli 2 rakats au début de chaque chapitre. Cela fait un total de 206 rakats », explique-t-il, en évoquant l’imam Al-Boukhari.

Mais c’est surtout la nuit que l’écrivain trouvait le temps et la tranquillité nécessaires pour avancer.

« 80 % de ce travail d’écriture a été réalisé la nuit. Car la nuit est un moment de calme et de concentration pour l’esprit », souligne-t-il.

Sans électricité, face à la chaleur et aux moustiques

À cette époque, sa maison de Kaye ne disposait pas d’électricité. Impossible, selon lui, de travailler confortablement à l’intérieur en raison de la chaleur.

« Je montais une moustiquaire dehors et j’allumais une lampe torche que je portais sur la tête. Ensuite, je me glissais sous la moustiquaire pour m’asseoir et écrire », raconte-t-il.

Les difficultés étaient également d’ordre terminologique. Traduire un recueil de cette importance exigeait, selon le professeur, un travail particulièrement délicat pour trouver les équivalents appropriés des termes spécialisés en N’Ko.

« J’ai aussi rencontré des difficultés pour trouver les termes appropriés, car le Sahih Al-Boukhari n’est pas comme les autres livres », souligne-t-il.

L’écrivain se souvient même d’une femme qui tressait les cheveux de ses clientes à proximité de son lieu de travail, pendant qu’il poursuivait sa traduction.

Mais au-delà des contraintes matérielles, c’est le renoncement à ses habitudes personnelles qui semble l’avoir le plus marqué.

« Je devais aussi me priver des choses que j’aimais et des endroits que j’aimais pour m’asseoir et me consacrer à ce travail. Qui peut mesurer une telle souffrance ? », s’interroge-t-il.

Dix ans après l’achèvement de cette traduction, le professeur Mory Camara Djonmassinilon conserve ainsi le souvenir d’une œuvre réalisée au prix de nombreux sacrifices. Une expérience qui illustre les difficultés auxquelles peuvent être confrontés les auteurs engagés dans la transmission de grands textes en langues africaines.