Plus aucune ambulance l’hôpital préfectorale de Siguiri ne prendra la route de Bamako jusqu'à nouvel ordre. Le Dr Abdoulaye Bachi Condé, dit « Dr ABC », l'a annoncé vendredi matin. Il dénonce le refus de plusieurs structures de santé maliennes de prendre en charge un blessé évacué depuis la Guinée, au seul motif de sa provenance.
« Ils ont sillonné un peu partout, sans être reçus, soi-disant parce que c’est un patient guinéen. Ils ont été refoulés parce que c’était un patient de Guinée », a déclaré le médecin, visiblement remonté.
Médecin-lieutenant du Haut commandement de la Gendarmerie nationale (Direction de la justice militaire), il est en appui aux urgences médico-chirurgicales du district sanitaire de Siguiri. Il dit être sorti pour livrer « une information qui, franchement, m’a dépassé ».
Un Burkinabè grièvement blessé
Le patient, un orpailleur burkinabè prénommé Thomas, a été admis aux urgences de Siguiri le 3 novembre 2026 à 03h30. Il avait été victime d'un accident de la voie publique, une collision moto contre moto. Il a déclaré résider dans le Bouré, sans préciser le village.
La radiographie a révélé une fracture ouverte de la cheville. Une lésion qu'on ne peut pas prendre en charge à Siguiri, selon le médecin. L'équipe a proposé un transfert vers Kankan, qui dispose d'un service de traumatologie, ou vers Bamako ou Conakry. Le blessé a choisi Bamako.
Après stabilisation, ses constantes étaient normales, selon le Dr Condé : tension à 12/7, pouls à 90 battements par minute, température à 36,5 °C, saturation à 98 %. « Il y avait donc toutes les conditions pour son transfert, ou bien son évacuation », souligne-t-il.
Arrivée au CHU Gabriel-Touré, puis l'errance
Un médecin, un ambulancier et un infirmier ont accompagné le patient. L'ambulance a quitté Siguiri le 4 novembre vers 14h50 et a atteint le CHU Gabriel-Touré de Bamako vers 19h30. Là, l'accueil a tourné court.
« Mais quand ils ont dit qu’ils ne prennent pas un malade venant de Guinée… franchement, c’était étonnant », raconte le médecin. Joint par l'équipe, il a tenté de rappeler ses interlocuteurs à Bamako, sans succès : « Mais quand je les ai rappelés, le téléphone ne passait pas. »
L'équipe a alors frappé à d'autres portes de la capitale malienne, en vain. C'est finalement le chauffeur qui a débloqué la situation. « Le chauffeur a été intelligent. Il est retourné à Gabriel-Touré et il a dit : “Vous parlez de Guinée, pourtant le patient que nous avons ici n’est pas guinéen, c’est un Burkinabè.” C’est ainsi qu’il a été reçu dans l’honneur », rapporte le Dr Condé.
Une convention bafouée
Pour le médecin, le refus est d'autant plus incompréhensible qu'un accord existait entre les deux parties. Les structures de Siguiri orientent directement leurs urgences vers Bamako, beaucoup plus proche que Conakry.
« Comme les Guinéens étaient maltraités, moi-même, personnellement, avec certains responsables de la santé, nous sommes allés les rencontrer, puisque leur centre d’urgence se trouve à Gabriel-Touré. Tout avait été arrangé », explique-t-il. Le principe convenu était simple, selon lui : « quand les patients viennent, il ne faut pas les balader, il faut les prendre en charge, il ne faut pas les fatiguer ».
Le Dr Condé dit avoir adressé un rapport à la Direction préfectorale de la santé (DPS), au commandant de la gendarmerie, au commissaire central et au procureur de la République.
« C’est Conakry et Kankan »
« Donc, jusqu’à nouvel ordre, l’ambulance ne fait aucune évacuation sur le Mali », a-t-il tranché. « Pour que vous ne veniez pas crier : non, l’ambulance ne bouge pas pour Bamako actuellement. C’est Conakry et Kankan. »
Le médecin dit attendre « l’avis des autorités et de [son] chef hiérarchique » avant de reprendre les évacuations vers le Mali. Il met en garde les habitants de Siguiri, nombreux à se soigner de l'autre côté de la frontière : « Je vous le dis donc : quand vous partez à Bamako, c’est ça qui vous attend. »
Sur fond de crise de l'orpaillage
Le Dr Condé n'établit aucun lien entre cet incident et la situation dans les mines d'or. Mais celui-ci survient dans un climat tendu entre Conakry et ses voisins de l'Alliance des États du Sahel (AES).
Fin octobre, les autorités guinéennes ont suspendu l'orpaillage artisanal dans la région de Siguiri, invoquant les dégâts environnementaux. Les sites ont été fermés et des milliers d'orpailleurs étrangers, majoritairement burkinabè et maliens, ont repassé la frontière.
Le 3 novembre, la veille de l'évacuation du blessé, le Centre de coordination et de gestion des crises (CECOGEC) malien a signalé un « afflux » de personnes venant de Guinée. Il a attribué cette situation aux « mesures prises par les autorités guinéennes ». Le Burkina Faso évoque pour sa part des ressortissants « expulsés ».
Le 5 novembre, la Primature malienne a fait état de plus de 40 000 personnes recensées à Kourémalé, à la frontière, et parlé d'une « véritable catastrophe humanitaire ». Conakry assure de son côté que les opérations respectent la loi guinéenne, les droits humains et la libre circulation des personnes.


