Dans le village natal de Solomana Kanté, Fah Kanté perpétue un autre héritage : celui du soin aux oubliés. Depuis 24 ans, il traite gratuitement des dizaines de malades mentaux, avec les seuls moyens du bord.
À quatorze kilomètres de Kankan, dans la commune rurale de Karifamoriah, Koloni pourrait n’être qu’un village de plus. Mais ici, au cœur de la brousse, un homme pose chaque jour un acte que peu osent : redonner leur dignité aux malades mentaux.
Fah Kanté, héritier d’une famille liée à la mémoire de Solomana Kanté — le père de l’alphabet N’ko —, s’occupe depuis plus de vingt ans de ceux que la société oublie. Dans un centre rudimentaire fait de cases en banco, il accueille et soigne 73 patients, sans aucune aide institutionnelle.
« Les gens viennent ici avec leurs malades. Certains sont violents, d’autres calmes. On les soigne avec la médecine traditionnelle. On les lave, on les nourrit, on les surveille. Quand ça va mieux, on les libère », explique-t-il. Chaque jour, il assure les soins de base, surveille l’évolution des comportements, prépare les remèdes et tente d’apaiser les crises.
Les conditions d’hébergement sont précaires. Cinq cases ont été construites de ses propres mains, mais elles ne suffisent plus. Les murs menacent de tomber, les nuits sont longues, souvent sans couchage digne. « Ce qui me fatigue, c’est le logement. Il faut un bâtiment sécurisé, pour que les malades ne dorment plus dehors. »
Malgré plusieurs sollicitations à la sous-préfecture et au district, Fah n’a reçu aucun appui, ni en infrastructures, ni en alimentation, ni en médicaments. Il prend en charge les soins, les habits, la nourriture. Tout cela, gratuitement.
Pourtant, à Koloni, son action est respectée. Ibrahim Bassidy Kanté, habitant du village, raconte : « Des gens viennent ici fous, ils sont traités, puis ils reviennent dire merci. C’est réel, on le voit. » Une autre habitante, Djènè Laye Kanté, souligne : « Ça fait vingt ans qu’il fait ça sans attendre l’État. Même nous, on l’aide parfois. »
Dans une région où les structures de santé mentale sont quasiment inexistantes, le travail de Fah Kanté interpelle. Il incarne une forme de soin communautaire, basé sur l’écoute, l’expérience et la tradition. Mais il le fait dans des conditions indignes.
Aujourd’hui, Fah Kanté lance un appel : obtenir un bâtiment, un accès à l’eau, un appui pour poursuivre ce combat. « On le fait pour le pays. C’est Dieu qui nous récompense. Mais l’État doit nous aider à développer ce rythme, pour sécuriser et renforcer ce que nous faisons. »
À Koloni, la mémoire de Solomana Kanté continue de vivre. Pas seulement à travers les lettres du N’ko, mais aussi dans les gestes de soin, discrets et puissants, de ceux qui, sans bruit, refusent d’abandonner les leurs.
Namandjan Molandy Magassouba et Soulandy Sacko pour silabosoona.com















